Deuil traumatique après le suicide d’un enfant : pourquoi associer TCC et EMDR ?

L'EMDR peut être particulièrement utile lorsque certains souvenirs restent vécus avec une intensité traumatique. Mais le travail thérapeutique ne se limite pas toujours au retraitement de ces souvenirs.

Les thérapies cognitives et comportementales, ou TCC, peuvent apporter un complément intéressant en permettant de travailler plus directement sur les pensées, les comportements et certains mécanismes qui entretiennent la souffrance au quotidien.

EMDR et TCC : deux angles complémentaires

Dans un deuil traumatique, l'EMDR peut cibler par exemple l'annonce du suicide, la découverte du corps, la dernière conversation avec l'enfant ou certaines images particulièrement envahissantes.

L'objectif n'est pas d'effacer le souvenir mais d'en diminuer progressivement la charge traumatique.

Les TCC peuvent intervenir sur d'autres dimensions :

« J'aurais dû comprendre. »

« Je suis responsable. »

« Si j'avais fait quelque chose différemment, il serait encore vivant. »

« Je n'ai plus le droit d'être heureux. »

« Comment puis-je continuer à vivre alors que mon enfant est mort ? »

Ces pensées peuvent s'accompagner de ruminations, d'évitements ou d'une recherche permanente d'explications.

Le parent peut, par exemple, relire de nombreux messages, reconstruire mentalement les dernières semaines ou revenir continuellement sur certains événements en se demandant ce qu'il aurait pu faire autrement.

La culpabilité après le suicide

La culpabilité occupe souvent une place importante dans le deuil après suicide.

Le parent peut penser :

« Je suis son père ou sa mère, j'aurais dû savoir. »

« Je n'ai pas su le protéger. »

« J'ai forcément raté quelque chose. »

Le travail en TCC ne consiste pas simplement à remplacer une pensée négative par une pensée positive.

Il permet plutôt d'examiner les faits, les interprétations et la responsabilité que la personne s'attribue après coup.

Une question peut être particulièrement importante :

« Que saviez-vous réellement à ce moment-là, avec les informations dont vous disposiez alors ? »

Après le décès, le cerveau connaît désormais la fin de l'histoire. Il peut donc réinterpréter un silence, une phrase ou un changement de comportement comme un signe évident, alors qu'il ne l'était pas nécessairement au moment où il s'est produit.

Différencier ce que l'on savait alors de ce que l'on sait aujourd'hui peut progressivement permettre de travailler cette culpabilité rétrospective.

Quand la réussite professionnelle rend le suicide encore plus difficile à comprendre

L'incompréhension peut être particulièrement forte lorsque l'enfant avait une carrière professionnelle très réussie, une situation financière confortable ou semblait avoir construit la vie qu'il souhaitait.

Les parents peuvent alors se demander :

« Comment est-ce possible ? »

« Il avait tout pour être heureux. »

« Rien ne permettait d'imaginer cela. »

La réussite professionnelle constitue cependant une partie seulement de l'existence d'une personne.

Elle ne permet pas de connaître précisément son vécu intérieur, ses difficultés psychologiques ou ce qu'elle choisissait de montrer ou non à son entourage.

Le travail thérapeutique peut alors porter sur l'idée implicite selon laquelle une réussite sociale ou professionnelle devrait nécessairement protéger de toute souffrance psychique.

Il ne s'agit pas d'inventer après coup une explication au suicide, mais parfois d'accepter qu'une partie des réponses puisse rester inaccessible.

Travailler les ruminations avec les TCC

La recherche de sens est normale après le décès d'un proche.

Après un suicide, elle peut toutefois devenir particulièrement envahissante :

« Pourquoi ? »

« Pourquoi n'a-t-il rien dit ? »

« Qu'ai-je manqué ? »

« Quand cela a-t-il commencé ? »

« Est-ce que quelqu'un aurait pu l'empêcher ? »

Le cerveau tente ainsi de résoudre une situation qui lui paraît incompréhensible.

Mais lorsque ces questions sont reprises pendant des heures sans apporter de nouvelle information, elles peuvent devenir des ruminations.

Les TCC permettent de repérer cette différence entre réfléchir pour comprendre et ruminer sans parvenir à une conclusion nouvelle.

Le travail thérapeutique peut alors aider la personne à limiter progressivement le temps consacré à cette recherche permanente d'explications.

Les comportements d'évitement

Le deuil traumatique peut également entraîner des évitements.

Certains parents ne peuvent plus entrer dans la chambre de leur enfant, regarder des photographies, retourner dans certains lieux ou parler du défunt.

À court terme, éviter permet de réduire la douleur.

Mais lorsque l'évitement devient systématique, il peut progressivement renforcer la peur de tout ce qui rappelle l'enfant.

Les TCC permettent alors d'envisager une reprise progressive et adaptée du contact avec certains souvenirs, objets ou lieux.

Cela ne signifie jamais forcer une personne à affronter ce qu'elle n'est pas prête à vivre.

Le travail s'effectue progressivement, en fonction de ses ressources et de son rythme.

Quelle est la place de l'EMDR ?

L'EMDR est particulièrement utilisé dans la prise en charge des souvenirs traumatiques et du trouble de stress post-traumatique.

En France, Rezzoug, Le Du et Baubet ont notamment décrit la place de l'EMDR parmi les traitements psychothérapeutiques du TSPT.

Des équipes françaises ont également étudié l'utilisation d'interventions EMDR précoces après des événements potentiellement traumatiques.

Dans un deuil après suicide, une cible EMDR peut être très précise :

le moment où le téléphone a sonné ;

la phrase annonçant la mort ;

la découverte du corps ;

la dernière conversation ;

une image réelle ou imaginée des circonstances du décès.

Le but n'est pas de faire disparaître la tristesse liée à la perte.

Il s'agit plutôt de permettre au souvenir de perdre progressivement son caractère traumatique.

Pourquoi associer TCC et EMDR ?

Dans certaines situations, les deux approches peuvent intervenir sur des dimensions différentes du même problème.

Imaginons par exemple qu'une mère ait appris le suicide de son fils par téléphone.

Plusieurs mois après, elle entend encore mentalement la voix de la personne qui lui a annoncé le décès. Son corps se crispe, elle ressent une forte accélération cardiaque et revit la scène presque comme si elle se produisait à nouveau.

Cette scène peut constituer une cible EMDR.

Mais cette même mère peut également penser chaque jour :

« J'aurais dû voir qu'il allait mal. »

« Une bonne mère aurait compris. »

Elle peut passer plusieurs heures à reconstruire les derniers mois de la vie de son fils.

La TCC permet alors de travailler la culpabilité, les ruminations et certaines interprétations rétrospectives.

Autrement dit, l'EMDR peut agir sur certaines mémoires traumatiques tandis que les TCC peuvent intervenir sur les pensées et comportements qui entretiennent aujourd'hui la souffrance.

Que dit la recherche ?

Les recherches consacrées spécifiquement à l'association TCC-EMDR après le suicide d'un enfant restent encore limitées.

Les données disponibles portent plus largement sur les deuils traumatiques, les deuils prolongés et les troubles de stress post-traumatique.

Les travaux consacrés aux TCC montrent leur intérêt dans le traitement du deuil prolongé, notamment sur les ruminations, les évitements et certaines cognitions de culpabilité.

Un essai contrôlé randomisé mené chez des personnes endeuillées après un homicide a également étudié un traitement combinant TCC et EMDR. Les participants traités présentaient une diminution des symptômes de stress post-traumatique et de deuil compliqué.

Cette étude est particulièrement intéressante lorsque traumatisme et deuil sont fortement imbriqués.

Elle ne permet cependant pas d'affirmer que l'association TCC-EMDR serait systématiquement supérieure à chaque approche utilisée séparément.

L'intérêt d'un thérapeute formé aux deux approches

L'intérêt potentiel d'une double formation en TCC et en EMDR ne consiste pas à utiliser toutes les techniques en même temps.

Il réside surtout dans la possibilité de choisir l'approche la plus adaptée à ce qui se présente au cours de la prise en charge.

Un patient peut avoir besoin :

  • de retraiter une scène traumatique avec l'EMDR ;
  • de travailler une culpabilité excessive avec les outils des TCC ;
  • de diminuer certaines ruminations ;
  • de réduire des comportements d'évitement ;
  • de reprendre progressivement certaines activités ;
  • puis de revenir sur une autre cible traumatique.

Le thérapeute peut ainsi adapter son intervention plutôt que chercher à traiter toute la problématique avec une seule méthode.

Cette souplesse est particulièrement intéressante dans le deuil traumatique, où se mêlent souvent plusieurs dimensions : le traumatisme, la culpabilité, le manque, les questions sans réponse et les difficultés à reprendre une vie quotidienne.

Ne pas confondre complémentarité et accumulation de techniques

Être formé aux TCC et à l'EMDR ne signifie pas multiplier les outils.

Une prise en charge cohérente commence par une évaluation clinique.

Quels souvenirs restent traumatiques ?

Quelle place occupe la culpabilité ?

Les ruminations prennent-elles plusieurs heures par jour ?

Existe-t-il des évitements importants ?

Y a-t-il également une dépression, un TSPT ou un deuil prolongé ?

Quelles ressources la personne possède-t-elle actuellement ?

Le choix des outils vient ensuite.

La double formation permet donc avant tout une individualisation plus fine du traitement.

Retrouver progressivement l'enfant derrière les circonstances de sa mort

Après un suicide, la manière dont l'enfant est mort peut progressivement prendre tellement de place qu'elle finit par recouvrir tout ce qu'il a été auparavant.

Le travail psychothérapeutique peut permettre d'inverser progressivement cette tendance.

L'EMDR peut contribuer à réduire l'intensité de certains souvenirs traumatiques.

Les TCC peuvent aider à travailler la culpabilité, les ruminations, les évitements et la difficulté à reprendre certaines activités.

Peu à peu, d'autres souvenirs peuvent retrouver davantage de place : la personnalité de l'enfant, sa voix, son histoire, ses réussites, ses fragilités et les moments partagés.

L'objectif n'est ni d'oublier ni de « tourner la page ».

Il est de parvenir progressivement à vivre avec le souvenir de l'enfant sans que celui-ci soit entièrement dominé par les circonstances de sa mort.

Références françaises

Creuzé, C., Lestienne, L., Vieux, M., Chalancon, B., Poulet, E., & Leaune, E. (2022). Lived Experiences of Suicide Bereavement within Families: A Qualitative Study. International Journal of Environmental Research and Public Health, 19(20), 13070.

Rezzoug, D., Le Du, C., & Baubet, T. (2018). EMDR, thérapies par les mouvements oculaires et hypnose dans la prise en charge du trouble de stress post-traumatique. La Revue du Praticien, 68(1), 102-104.

Gil-Jardiné, C., Evrard, G., Al Joboory, S., et al. (2018). Emergency room intervention to prevent post concussion-like symptoms and post-traumatic stress disorder: A pilot randomized controlled study of a brief eye movement desensitization and reprocessing intervention versus reassurance or usual care. Journal of Psychiatric Research, 103, 229-236.

Références internationales

Johannsen, M., et al. (2024). Grief-focused cognitive behavioral therapies for prolonged grief symptoms: A systematic review and meta-analysis. Journal of Consulting and Clinical Psychology.

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van Denderen, M., de Keijser, J., Stewart, R., & Boelen, P. A. (2018). Treating complicated grief and posttraumatic stress in homicidally bereaved individuals: A randomized controlled trial. Clinical Psychology & Psychotherapy, 25(4), 497-508.

Morris, S., & Shakespeare-Finch, J. (2024). Eye Movement Desensitisation and Reprocessing (EMDR) therapy for prolonged grief: Theory, research, and practice. Frontiers in Psychiatry, 15, 1357390.