Suicide d'un enfant : quelle place pour l'EMDR dans un deuil traumatique ?

Cette incompréhension est parfois encore plus forte lorsque l'enfant devenu adulte semblait avoir construit une vie particulièrement réussie : carrière professionnelle brillante, situation matérielle confortable, reconnaissance sociale ou projets en cours.

Une question revient alors souvent chez les proches : « Comment cela a-t-il pu arriver alors que tout semblait aller bien ? »

La réussite professionnelle ou sociale ne permet cependant pas de connaître précisément l'état psychologique d'une personne. Après le suicide, cette contradiction apparente peut devenir l'un des éléments les plus difficiles à comprendre pour les parents.

Le « pourquoi ? » au centre du deuil

Après un suicide, les proches cherchent naturellement à reconstituer les événements.

Les parents peuvent reprendre mentalement les dernières semaines, les conversations ou les changements qu'ils n'avaient pas considérés comme inquiétants :

« Qu'est-ce que je n'ai pas vu ? »

« Pourquoi ne m'a-t-il rien dit ? »

« Aurais-je pu empêcher cela ? »

« J'aurais dû comprendre. »

Cette recherche de sens est particulièrement fréquente dans le deuil après suicide.

Une étude française menée par Creuzé et ses collaborateurs (2022) auprès de familles endeuillées par suicide montre que les conséquences dépassent largement la souffrance individuelle. Les auteurs décrivent notamment une dimension de « traumatisme familial », ainsi que des modifications de la communication et des relations entre les proches.

 

 

Quand le deuil devient également traumatique

Le deuil et le traumatisme ne sont pas exactement la même chose.

Le deuil concerne notamment l'absence, le manque et la transformation du lien avec la personne disparue.

Le traumatisme peut apparaître lorsque certaines scènes liées au décès restent psychiquement présentes avec une intensité très importante.

Il peut s'agir :

  • de l'annonce du suicide ;
  • de la découverte du corps ;
  • d'un appel téléphonique ;
  • de l'identification du défunt ;
  • des circonstances de la mort ;
  • des derniers échanges ;
  • ou même d'images imaginées de ce qui a pu se produire.

Chez certains parents, l'image de la mort finit alors par prendre tellement de place qu'elle vient recouvrir les souvenirs de l'enfant vivant.

Quelle place pour l'EMDR ?

L'EMDR, ou Eye Movement Desensitization and Reprocessing, est une psychothérapie utilisée notamment dans le traitement des souvenirs traumatiques.

Dans le contexte d'un deuil traumatique, son objectif n'est pas de faire disparaître le chagrin ni d'effacer le lien avec l'enfant décédé.

Le travail porte plutôt sur les souvenirs ou représentations qui restent associés à une détresse particulièrement intense.

Une cible thérapeutique peut par exemple être :

« Le moment où l'on m'a annoncé sa mort. »

« L'image de mon enfant décédé. »

« La dernière conversation que nous avons eue. »

Ou encore :

« J'aurais dû le sauver. »

L'objectif est que le souvenir puisse progressivement être évoqué sans provoquer systématiquement la même réaction traumatique.

 

« J'aurais dû savoir »

Après le suicide d'un enfant, la culpabilité peut devenir considérable.

Le parent connaît désormais l'issue de l'histoire et peut relire différemment certains événements antérieurs.

Une phrase banale, un silence ou un comportement inhabituel peuvent prendre après le décès une signification qu'ils n'avaient pas nécessairement au moment où ils ont été vécus.

Le travail thérapeutique consiste notamment à différencier ce que le parent savait réellement avant le suicide de ce qu'il sait aujourd'hui.

Cette distinction est essentielle pour travailler les cognitions telles que :

« Je suis responsable. »

« Je n'ai pas su le protéger. »

« J'aurais forcément dû comprendre. »

Quand la réussite professionnelle rend le suicide incompréhensible

Lorsque l'enfant bénéficiait d'une réussite professionnelle très importante, les proches peuvent avoir encore davantage de difficultés à donner du sens à son geste.

« Il avait réussi. »

« Il gagnait très bien sa vie. »

« Il semblait avoir tout ce qu'il voulait. »

Ces constats sont réels, mais ils concernent une partie seulement de l'existence de la personne.

Une situation professionnelle confortable n'exclut pas une souffrance psychologique, pas plus qu'elle ne permet de déterminer ce que la personne vivait intimement ou ce qu'elle parvenait à partager avec son entourage.

Chercher absolument une explication unique au suicide peut ainsi entretenir les ruminations lorsque cette explication n'existe pas ou reste inaccessible.

L'EMDR ne traite pas le manque

L'objectif d'une psychothérapie du deuil n'est jamais de faire en sorte que l'enfant ne manque plus.

Le lien avec lui peut rester présent toute la vie.

Ce qui peut progressivement changer est la manière dont ce lien est vécu.

Lorsque certaines images traumatiques perdent de leur intensité, les parents peuvent parfois retrouver davantage les souvenirs de la personne telle qu'elle était avant sa mort : sa voix, son caractère, ses réussites, ses fragilités, les moments partagés.

Le souvenir du suicide peut alors reprendre sa place dans une histoire beaucoup plus vaste, sans résumer à lui seul toute l'existence de l'enfant.

Que dit la recherche ?

Les recherches consacrées spécifiquement à l'EMDR après le suicide d'un enfant restent encore limitées. Les études concernent plus largement les deuils traumatiques ou prolongés.

Des travaux montrent néanmoins l'intérêt des psychothérapies centrées sur le traumatisme lorsque symptômes de stress post-traumatique et deuil sont étroitement associés.

En France, les recherches en postvention soulignent également l'importance d'un accompagnement adapté aux personnes endeuillées par suicide.

La revue menée par Coquelin et ses collaborateurs (2025) retrouve notamment que les dispositifs les plus cohérents avec les données scientifiques devraient être précoces, proactifs, souples et collaboratifs, les besoins pouvant fortement varier d'une personne et d'une famille à l'autre.

 

L'EMDR peut donc représenter une possibilité thérapeutique lorsque certaines scènes ou croyances traumatiques empêchent le processus de deuil d'évoluer, sans prétendre traiter ni supprimer le deuil lui-même.

Retrouver l'enfant derrière les circonstances de sa mort

Après un suicide, il arrive que la manière dont l'enfant est mort finisse par occuper davantage de place que la manière dont il a vécu.

Le travail psychothérapeutique peut contribuer à modifier progressivement cette situation.

Il ne s'agit ni d'oublier ni de tourner la page.

Il s'agit plutôt de pouvoir, avec le temps, retrouver le souvenir de l'enfant derrière le traumatisme de sa mort.

Références françaises

Creuzé, C., Lestienne, L., Vieux, M., Chalancon, B., Poulet, E., & Leaune, E. (2022). Lived Experiences of Suicide Bereavement within Families: A Qualitative Study. International Journal of Environmental Research and Public Health, 19(20), 13070. https://doi.org/10.3390/ijerph192013070

Coquelin, M., et al. (2025). Suicide Bereavement Support Programs: A Scoping Review. OMEGA – Journal of Death and Dying. https://doi.org/10.1177/00302228251357750

Références internationales

Morris, S., & Shakespeare-Finch, J. (2024). Eye Movement Desensitisation and Reprocessing (EMDR) therapy for prolonged grief: Theory, research, and practice. Frontiers in Psychiatry, 15, 1357390.

van Denderen, M., de Keijser, J., Stewart, R., & Boelen, P. A. (2018). Treating complicated grief and posttraumatic stress in homicidally bereaved individuals: A randomized controlled trial. Clinical Psychology & Psychotherapy, 25(4), 497–508.

Zavrou, R., Charalambous, A., Papastavrou, E., Koutrouba, A., & Karanikola, M. (2022). Trying to keep alive a non-traumatizing memory of the deceased: A meta-synthesis on suicide-bereaved family members. Journal of Psychiatric and Mental Health Nursing.